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Entre deux cultures

Par Johanne Harvey

Baie de Montmagny, Photo, Octobre 2017, Johanne Harvey

La volonté aimerait, voudrait que, lors d’un nouveau départ, il n’y ait que du neuf, rien d’ancien. À la limite, peut-être un peu mais, que des choses qui nous plaisent. Mais ça ne fonctionne pas comme ça…

Aujourd’hui il y a du vent sur Montréal, un vent chaud. Je l’entends, je l’écoute, c’est mon ami. Il me ramène de l’air, de l’espace et du changement. En prenant le temps de l’écouter, je me sens émue et je me dis que, peu importe l’endroit où l’on est, la nature du vent reste la même et il peut l’exprimer avec plus ou moins de force.

J’écoute le vent, je le laisse me murmurer à l’oreille. J’accepte, non plutôt je consens à être là. À sortir de l’action. À me poser. S’adapter à un nouvel environnement demande de l’écoute et du temps. La voix de l’insécurité me dit sans cesse de faire, d’aller et de bouger. C’est tellement tentant et plus excitant.

J’écoute le vent et je pourrais être ailleurs. Me voici de retour. J’aimerais mettre en route mes projets mais… mais avant, il me reste à organiser la fin de mon déménagement. À rapatrier ce que j’ai choisi de garder. Mais je peine à faire débloquer la situation. Mes affaires sont toujours en Suisse. Lorsque j’y réfléchis, cela fait sens.

J’écoute le vent et je voudrais être ailleurs. Je reviens dans mon pays, différente. Par moment, je revois celle que j’étais avant, lorsque j’habitais ici, comme si elle m’attendait. Cela me surprend et me rebute. Ah non, je ne suis plus cette jeune femme pleine d’insécurité, coincée dans un sentiment d’impuissance qui, avec la volonté d’avancer, est partie pour avoir un avenir plus prometteur; comme la plupart des migrants vous me direz. Mais cette femme m’a attendue et cela m’émeut.

J’écoute le vent et je ne veux plus être ailleurs qu’ici. Je suis pleine d’enthousiasme et de joie à la perspective de ce qui m’attend. Mais voilà que je ne sais que faire de celle que j’ai été ces 25 dernières  années. Je ne peux pas la flusher, même si ça me tente sans bon sens. J’ai besoin d’intégrer ces trois parties de moi; celle que j’étais il y a 25 ans, celle que j’ai été les 25 dernières années et la nouvelle… Cette intégration m’est vitale pour me remettre et me permettre d’être là. Mais comment faire, alors qu’une partie de moi est restée là-bas ? Je vis un déchirement.

J’ai un désir d’essentiel, d’air et de lumière. Je suis fatiguée et je cherche ma maison. Le nomadisme ne me va plus. Je me suis prise en pleine face la réalité avec la venue du temps de l’installation et j’ai paniqué, tourné en rond et passé des heures et des heures à spinner. Je suis fatiguée et je peine à me reposer. C’est le retour de l’anxiété et elle me prend toute mon énergie. Crac! Boum! Ma balloune a crevé et je n’entends plus que la voix de mon monstre, ma vieille copine est de retour. Elle me fatigue!!

J’ai quitté Montréal pour le bord du fleuve et son air me fait du bien. Je me sens entre deux. Entre deux polarité…. Il paraît que là se trouve un interstice, un espace avant l’après ou après l’avant où tout est possible. Difficile de supporter de rester dans cet espace. J’ai essayé vainement de passer à autre chose, de le remplir. Mais je sais que si je me détends et que je prête l’oreille, de cet espace entre deux émanera avec subtilité, quelque chose de nouveau et d’intéressant, quelque chose de bon pour moi. Mais, entre temps, que de résistance, que de souffrance.

La transition est difficile, je la trouve violente et je m’essouffle. J’ai, par chance, de bons amis qui me servent de lieu d’ancrage, de ressourcement. J’ai perdu ma légèreté et la tortue est rentrée dans sa carapace. Je suis résistance et colère. Entre deux.

Avant, j’étais en Suisse, mais je n’y suis plus. J’en suis profondément triste. J’en suis partie du mieux que j’ai pu, portée par la vision du lieu nouveau. En moi sont les mémoires, traces vivantes de ce que j’y ai vécu. Cela m’est précieux. Je suis ici mais le vent me rappelle mon passé et je peine à laisser entrer le nouveau.

J’ai le sentiment que depuis trop longtemps, j’ai refoulé ma nature profonde, que mon choix de revenir vivre au Québec est nourri du désir de renouer avec elle. Je me rappelle et je redécouvre que mon essence est comme le vent : parfois légère, parfois tempétueuse.

J’entends le vent dans les arbres et je me pose enfin.

Ma migration se termine, car j’ai trouvé mon refuge, ma tanière près d’une rivière. Comme je l’avais rêvé. J’ai soif de légèreté et de rires. Je suis la somme de mon passé et surtout je suis vivante.

 

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