Sélectionner une page

Fleurs de pommiers

Par mélanie Dubé

Toile inachevée, Mélanie Dubé, 2017

Quand je sillonne les rues de la ville, je me répète ardemment combien je souhaite un jour avoir un pommetier devant une maison qui serait la mienne ; combien je souhaite ardemment respirer le matin, au chaud dans mon lit, le parfum des lilas tout près de ma fenêtre de chambre, ouverte.

Quand je prends des vacances, je me réfugie en forêt. Entourée d’arbres, je m’enracine et m’apaise, comme le pollen qui se dépose au gré du vent. Le mordant des troncs me protège et le touffu des feuilles me réconforte.

Quand je me lève le matin et que je me rends dans ma cuisine, je suis saisie par la bouffée de bonheur que m’offre l’émerveillement. Le soleil perce mes fenêtres et emplit ma maison de splendeur. Mes fleurs s’épanouissent dans la lumière du jour. J’aime cette clarté qu’aucun éclairage artificiel n’est capable de reproduire. Le jour s’ouvre dans une percée d’espoir, se frayant un chemin à travers de blancs voiles.

Quand je peins, je suis coincée entre ma couture et mon écriture, quand je couds, je suis coincée entre ma peinture et mon écriture. Quand j’écris, je suis coincée… Pour que mes idées soient claires, j’ai besoin d’espace, de zones, d’ordre. J’ai besoin d’air, de respirer le lousse et la liberté. J’ai besoin d’étaler mes idées et de faire sécher mes toiles.

Quand je suis agitée, dans mon coeur ou dans mon esprit, souvent j’écoute des vidéos de feu de bois, parce que le feu m’apaise. Je peux passer des heures le soir, la nuit, à contempler, méditative, un feu de camp. J’en aime la vue, l’odeur, le son, la chaleur. Une chaleur chaleureuse, enveloppante. J’aime le goût des aliments cuits sur le feu. Le feu me ramène au plaisir simple des sens. Le feu me ramène au présent heureux. Le feu nécessite qu’on s’occupe de lui, qu’on l’entretienne sans quoi il meurt au bout de ses cendres. Le feu, c’est la complicité de nuit des confidences faites à un ami dans la lueur des flammes. Feu de joie, feu de camp, rassemblement  joyeux.

Quand je rêvasse, je me rappelle, un jour, m’être offert un chez moi. Une certaine émancipation au goût de liberté. Une fierté qui se gonfle d’autonomie dans son propre succès. Un refuge, un chez-moi vierge de batailles, vide de souffrances. Un point de départ, comme une toile blanche, qu’on peut remplir de ce qu’on veut. Mes propres couleurs. Un espoir d’avenir meilleur.


Devant cette maison, il y a trois pommiers, un pommetier. Rouge, comme je les aime. Au printemps, quand ses fleurs explosent, il a l’air d’un yogourt glacé à la framboise. Sur le côté, près de la remise en tôle, règne un lilas aux fleurs lilas. Ma fenêtre de chambre n’est pas très loin. Si le vent souffle du bon côté, la brise l’emmènera sous mon nez. Sinon, je dormirai dans le salon à côté de la grande fenêtre…

Cette maison s’adosse à une forêt protectrice… Deux cents acres de muraille de troncs, des millions de feuilles réconfortantes. Le silence des arbres. Des racines bien ancrées dans la terre, tranquilles.

L’odeur d’humus et le craquement des branches sous la botte. Les couleurs de l’automne et le vert lumineux du printemps.

Cette maison est un puits de lumière et de jour. C’est une rotonde de soleil qui fleurira mes pots dans toutes les pièces. Je pourrai peindre sous les rayons et la clarté. L’émerveillement sera constant et ponctuera les heures dans le temps qui passe, comme une horloge dont les chiffres seraient accrochés aux fenêtres.

Cette maison m’offre trois ateliers, un pour peindre, un pour coudre, un pour écrire. Une occasion de compartimenter, de structurer mon art sans le salir et de m’offrir un environnement idéal pour chacun.

Cette maison permet le feu. Intérieur et extérieur, comme si j’avais accès à un feu méditatif continu. Si j’ai besoin, il est là. Pour me réchauffer le corps et l’esprit. Dehors ou dedans. L’été comme l’hiver. À Noël. Nous aurons un feu à Noël. J’aurai le plaisir d’entrer le bois à l’automne comme je le faisais, enfant, avec mon père. J’espère vous contaminer de ce plaisir. J’espère vous apprendre l’odeur de la bûche qu’on trimballe, du pommier qui brûle, de l’érable qui sucre la maison. J’espère vivre de longues soirées chaudes de confidences à la lueur des flammes. Paix.

Cette maison me permet de couper court avec le passé et ses montagnes. Je m’offre la rédemption, la guérison et la vie à laquelle j’aspire. Et je fais le choix d’inspirer la vie à pleins poumons, sans murs de béton, en contact avec ma véritable nature. Libre. Je choisis l’autonomie d’être et de subsister. Je m’offre la forêt et la lumière. Le feu et l’espace pour créer. Je m’offre un pommetier et un lilas. Et trois pommiers, remplis de fleurs. Mais surtout, la fierté de m’en  sortir.

 

© Toute reproduction sans la permission de l’auteure est interdite.

 

 

Pour cette zone de commentaires, nous vous demandons votre adresse courriel à des fins de sécurité. 

En aucun cas votre adresse ne sera ni enregistrée ni diffusée et aucun courriel ne vous sera envoyé.

Poster le commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Share This

Share This

Share this post with your friends!