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Histoire vécue

Par Johanne Michel

Portrait Johanne Michel, photographie numérique, 2017, Marc Ross

Au printemps des balais mécaniques, nombre de piétons se pressent sur les trottoirs, tentant d’éviter les nuages de poussière soulevés, et se déploie alors un tout autre ballet, métropolitain celui-là!

Au cœur de Montréal on retrouve plein de cafés animés comme autant de clubs ou de boîtes de nuit. Bourdonnants, foisonnants (ma foi! sonnant!), grouillants de vie, véritables fosses éparses, foyers d’accueil de clients de tout acabit, assoiffés à plus d’un titre.

Boire un café : un automatisme, une dépendance, un menu plaisir, une obsession (Hop! Session, quand répéter les doses s’enchaînent), un désennui, une fuite, tout au plus une distraction, un art, un passeport social. Peu remarqueront leurs yeux qui dansent quand ils tenteront de lire ou de retenir l’information.

Revenons au café sur le coin de la rue. En été, les conversations et les rires se transforment en murmures, étouffés sous le couvert de la terrasse. La chaleur, le bruit, l’intimité, tous protégés et enserrés dans les bras de cette toile géante. Seul le vent frais est invité à la traverser. Et les jours de bourrasque, la toile se prend parfois pour un parachute…

Quand on ouvre la porte de ce charmant endroit nommé Tsarav par l’ancien proprio, un arménien fort sympathique, une clameur s’élève et soudain, on est propulsé dans le pays du mouvement! Cliquetis de vaisselle entrechoquée par la coutellerie, les voix amplifiées par le chaos ambiant, les ordres lancés par le personnel plus que dynamique, la musique techno soft, les cris des chaises déplacées, et surtout! Surtout! Le bruit ultime, infernal de la Gaggia* qui scelle tous les autres sons et qui, un court instant, apaise les décibels, pour les relâcher ensuite comme des hyènes dans l’espace! La machine à expresso crapahute et crache son dû, au grand contentement des amateurs de bon goût.

L’hiver, les lourds rideaux en velours, pendus de chaque côté de la porte, barre le passage au froid mordant et l’entasse dans le portique.

Et là, à même la devanture, cachée dans une saillie, une table en retrait s’y trouve, coupée du bruit ambiant. C’est là que je l’ai aperçu. Un homme tout droit sorti d’une autre époque… frêle dans son costume du dimanche, barbe courte bien taillée, et… nœud papillon. Il était empreint de gravité et d’intemporalité. Plongé dans ses pensées, il écrivait dans un petit carnet. Il détonnait, ne cherchait pas à se mêler aux autres autour mais, de manière étrange, il semblait faire partie du décor.

Les tentures en arrière-plan donnaient à l’ensemble un air théâtral…

Au détour d’un regard et d’un sourire invitant à la discussion, il se présenta.

Monsieur Arseneault, professeur de philosophie, retraité et plus encore, écrivain publié.

J’ai oublié le titre de son ouvrage, mais je me rappelle que c’était un recueil de poésie. J’avais envie d’en savoir plus sur ce personnage. Mais il distillait les mots, prudemment. Les pesait.

Il était tout en regard, celui qui interroge et  vous renvoie à vous-même.

Un matin d’hiver où je déjeunais, seule au café, il vint vers moi et se confia. Je n’avais plus devant moi un adulte posé, érudit et calme. Il parlait come un enfant apeuré, désarmant.

L’hiver, je trouve ça très dur! Il n’y a plus d’oiseaux qui chantent, ni de parfums de la nature… je suis coupé d’une partie de moi-même.

Je l’écoutai avec attention et sentis son désarroi. Je l’accompagnai en silence pendant l’expression de sa plainte tout en compatissant…

Une confidence en appelant une autre …

Il fallait que je sache!

Je lui expliquai ma difficulté à écrire à nouveau, après un arrêt de 20 ans, dû à un deuil non vécu. Je lui décrivis le malaise, le blocage ressentis quand je tentais de rassembler les mots qui, tel un troupeau rebelle, allaient dans toutes les directions, insaisissables…

Je pointai l’endroit où ça faisait mal. Là, le cœur.

Il dit :

– C’est là qu’il faut aller creuser! Si ça fait mal, que ça bloque, ne t’arrête pas!

Écris!

Moi – Et comment je fais… pour creuser?

Lui – Écoute…

                                                                                               Merci Monsieur Arseneault

—————————————————————————————————————

 L’essence, l’essentiel, se trouve dans la simplicité. Dans le senti. La plupart du temps, on sait. Ce qui complique les choses, c’est quand on s’entête à refuser ce qui est déjà en nous et qu’on se refuse. Et quand nous ralentissons, nous avons accès à ce qui nous habite et qui veut se faire entendre afin que nous en prenions soin.

Le café bruyant et ses artifices représentent le chaos qui couvre l’essentiel…

Écoute … 

* Gaggia : Machine commerciale pour faire les expresso

 

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