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Sans titre, Stefan Schweihofer, Pixabay 

La couverte

 

J’me rappelle plus si c’était l’automne ou le printemps.  J’me rappelle juste qu’il faisait gris et froid.  Je venais à peine de stationner la voiture.   On cogne à la fenêtre de ma portière.  Fort. Je sursaute. Fort.  Mon amoureux s’empresse de me dire que tu as été transportée à l’urgence et que je dois aller te rejoindre.   Je me doute bien que tu n’y es pas pour une cheville foulée ou un bras cassé.  Depuis plusieurs mois, c’est ton âme qui est brisée, cassée.  Dans ta tête aussi il fait gris et froid.  

 

En arrivant dans la salle d’attente, je te cherche du regard, entre les bébés qui toussent creux, les impatients qui le font savoir haut et fort et les vieillards solitaires et tristes.   Tu es là, à l’avant.  Seule et en sanglots.  Enveloppée dans une couverture qui échoue à te réchauffer.  Tsé, celle avec une bordure bleue et rose…. En flanelle râpeuse et usée par les trop nombreux lavages.   Je suppose que c’est le seul réconfort que le système pouvait t’offrir. On le sait, toi et moi que le médecin ne t’appellera pas.  Tu n’es pas prioritaire.  À ce moment, tu représentes toute la détresse du monde.   Tu veux de l’aide mais on te laisse en plan dans une salle bondée, au vu et au su de tous.   Mes bras ne semblent pas assez grands pour accueillir ta peine.  Tu trembles, tu tentes de m’expliquer…. Je te berce, du mieux que je peux.

 

Du mieux que je peux…. C’est ce que je fais depuis que tu ne vas pas bien.  Depuis ce fameux soir où le couvercle de la marmite n’a plus tenu en place.  Je tente de comprendre le mal qui te ronge et de faciliter ton quotidien.   Du mieux que je peux.   Te nourrir, parfois de force.  Faire les courses, un peu de vaisselle, m’occuper de tes filles.   Du mieux que je peux.  T’écouter, te rassurer, te brasser, aussi.  Du mieux que je peux. 

 

La maladie mentale ne vient pas avec un mode d’emploi.  Ni pour ceux qui souffrent, ni pour leur entourage.  Je ne sais pas quoi répondre quand tu me parles de ton envie constante de mourir.  Aucun argument logique ne peut chasser ce désir.   Alors je te surveille, je te veille.  Pour ne pas que ce que je crains le plus n’arrive.  Pour toi, pour tes filles, pour ceux qui t’aiment.   Je viens te voir, même quand tu ne veux pas. Le soir, à ton insu, je vais t’espionner à travers ta fenêtre.  Pour ne pas te laisser le faire.   Je sais que ma vigilance a ses failles.  J’ai peur que tu en profites pour mettre ton plan à exécution.  Mais je me dis que j’aurai fait du mieux que je peux…. Je suis comme une vieille couverte d’hôpital.  Tsé, celle avec une bordure bleue et rose.  Pas toujours assez chaude et douce.   Mais qui tente de t’apaiser du mieux qu’elle peut.

 

Véronique Moreau

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