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La fuite dans tous ses états

Par Rhina Maltez

Plus jeune et insouciante, le monde m’appartenait. Durant une grande partie de ma vie, je me suis éclatée comme jamais. Je n’avais pas de limites, je me suis donnée! J’ai donc dépensé et consommé; j’ai aussi dansé avec le danger, je me suis abandonnée à l’inconnu et j’ai fréquenté l’excès; j’étais libre! Du moins, je pensais l’être; je fuyais. Puis, telle une peine discontinue, je retournais dans ma « cellule », la porte bien verrouillée, dans l’obscurité.

Ainsi j’ai continué, puis un jour, encore très jeune, j’ai décidé de tout arrêter et de « me ranger ». Pourquoi? Je n’en ai aucune idée! J’en avais peut-être assez de vivre dans le tourment. Les années sont passées et je me rappelle encore le jour où j’ai ouvert les yeux et que je me suis regardée; là, enfermée, non plus dans une cellule, mais dans un placard isolé. Ce placard était déjà bien poussiéreux, mais on pouvait encore en deviner sa beauté : il était fait de bois massif, il avait des poignées en or et il était parfaitement gravé. Un objet rare et convoité; tout le monde le désirait, mais j’étais la seule à en connaître ses imperfections, ses fissures et son terne intérieur. Malgré tout, je l’aimais, car ses grandes portes me protégeaient de ce qui m’effrayait : ma personnalité.

Bientôt trois ans. Trois ans remplis de défis, d’apprentissage et d’acceptation. Trois ans de confrontation intérieure, mais aussi d’appréciation. J’apprends encore à ne pas fuir qui je suis réellement, j’apprends à ne pas avoir peur de faire les « bons » choix, j’apprends à mieux comprendre cette vie, mais surtout, j’apprends à ne pas sombrer dans l’oubli. Je ne fuis plus ce que je fuyais; j’ai appris. Je refuse de reproduire les mêmes modèles; j’ai compris. Désormais, je construis mes propres portes, celles qui me permettront d’accéder à la vraie vie, à Ma Vie.

Je sais donc ce qu’est la fuite, je sais donc ce que la peur peut causer et où est-ce que l’évitement peut m’amener. La vérité est que je ne veux plus fuir qui Je Suis, car je fuirais ma propre existence et il ne me resterait que très peu de raisons d’Être. Je « travaille » fort pour me sentir entière et pour être authentique avec moi-même. Je fais des efforts pour affronter autant d’adversité que possible. Je ne veux plus m’empêcher d’essayer, ni de me tromper, ni de réussir. Je veux vivre pleinement, je veux être libre, libre d’Être… libre de fuir…

Par choix, je fuis encore pour me protéger et protéger les autres. C’est ce que j’appelle ma fuite en pleine conscience! Il arrive que j’évite des soirées, des sorties, des foules et des fêtes, car je me connais, je m’écoute et je peux me flairer. Disons que parfois il « vaut mieux » dire non au cocktail de fatigue et d’alcool, que de me retrouver noyée dans mes larmes, ivre de culpabilité ou perdue dans une euphorie éphémère. Alors parfois je fuis, je fuis celle que je ne veux plus être. Mais hélas, la fuite n’est pas toujours un choix légitime.

Tantôt je me tourne le dos, tantôt je veux me cacher, tantôt j’ai peur et je prends la fuite. Je me sens ainsi prisonnière et je suis mon propre bourreau; que c’est insensé!

J’ai peur et je fuis. J’ai des limites dans mes confrontations et je ne peux faire face à toutes les situations. Parfois la vie nous amène des « surprises » mais je ne suis pas toujours prête à les accepter. Je les regarde, mais sans les contempler. Je les analyse, mais sans me dissocier. Je me place devant elles pour les confronter, mais je recule pour ne pas me heurter. Mes pensées me jouent des tours et mes angoisses sont leurs alliées. Alors, de peur, je me cache derrière un masque somptueux, ça me rassure, ça me soulage, il est si beau. Et puis, j’ai honte, honte de ne pas être vraie et d’être une poule mouillée. Pourtant, je veux les affronter, mais juste cette idée m’effraie; j’ai le cœur serré et je ne peux plus respirer; prise de peur, je me sauve en courant et, tout en fuyant, « j’oublie » pour un instant.

Pourquoi ces situations m’affectent tant? De quoi ai-je peur? D’accepter les faits? De faire face à la réalité? De donner trop de place à mon ego? De me sentir trahie? De me trahir? De me mentir? De ne pas m’aimer? Je ne sais plus quoi penser; je suis épuisée. J’aimerais pouvoir les affronter, mais je cumule tant d’essais qui ont échoué; je ne suis pas prête pour le combat intérieur que cela impliquerait. Découragée par l’échec, je décide donc de « me respecter » et je fuis l’intolérable, mais qui demeure inévitable.

Cette fuite me dérange et m’empêche d’être qui Je Suis vraiment. Cette fuite est une fausse solution à l’adversité qui, elle, est bien réelle. Cette fuite est fausse tout autant que les pensées qui l’alimentent et ma peur démesurée. Je ne suis pas cette fuite, je ne suis pas cette peur, je suis tellement plus que ça. Mais alors pourquoi je me sens si impuissante? De quoi suis-je si terrifiée? Je ne connais pas encore les réponses et j’évite de les chercher; je les fuis et je n’y pense pas, car ainsi les questions n’existent pas

Je retourne donc dans une cellule, assombrie par la frustration, la tristesse et l’insécurité. Je regarde dehors et j’appelle la liberté : « viens briser mes chaînes, aide-moi à recoller les morceaux ». Seulement alors, je pourrais voir plus clair, seulement alors, je trouverais la paix. Ma bataille serait ainsi gagnée, mais encore faut-il que le combat soit entamé : accepter ma peur ou l’ignorer, lui faire face ou tout risquer. Quoi qu’il en soit, je me dois d’essayer. La peur de l’échec n’est pas justifiée, mais la peur du risque est à considérer.

Peur, tu peux persister autant que tu veux mais tu es non fondée et, de ce fait, je vais finir par t’apprivoiser. Le jour viendra où je te fermerai la porte à tout jamais et ainsi j’inviterai ma liberté. Je vais donc risquer, « risquer de ne pas fuir, risquer de mieux m’aimer ».

 

© Toute reproduction sans la permission de l’auteure est interdite.

« Les deux guerriers les plus puissants sont la patience et le temps. N’oublie pas que les grandes réalisations prennent du temps et qu’il n’y a pas de succès du jour au lendemain. »

– Léon Tolstoï

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