Sélectionner une page

La vie en rose

Par Mélodie Lépine-Langlois

En me promenant dans la rue avec mon chien, je vois tous ces gens qui marchent la tête penchée, qui fixent leur écran de cellulaire en oubliant complètement ce qui les entoure; tellement absorbés par leur cellulaire, qu’ils perdent conscience de la réalité, du moment présent. Ils ne voient pas cette vieille dame traverser la rue, ils n’entendent pas le rire de cet enfant, ils ne sentent pas l’air frais entrer dans leurs poumons. Leur monde s’arrête sur Instagram, sur Facebook, à Snapchat, à un monde virtuel qui n’existe que dans un imaginaire collectif. C’est tristement un monde d’apparence, où Facebook et Instagram sont des outils pour se construire une image, une personnalité. Nous sommes à l’ère du « avoir l’air ». On contemple la vie des autres, en se disant qu’elle a l’air tellement mieux que la nôtre. Pourtant, sur les médias sociaux, on ne présente que le meilleur de nous-mêmes. Ce moment de gloire, cette course que l’on a remportée, ce succès au travail, nos vacances dans le sud, cet instant de bonheur avec son amoureux. Dans les cinq dernières années, ce que j’en ai vu des annonces de filles enceintes, des photos de bedaines et des vidéos de bébé! On veut partager le rose de notre vie, mais on préfère cacher ce qui est gris. On ne parle jamais de son infertilité, de sa dépression, du fait qu’on est incapable de payer son loyer, de ses migraines, de ses problèmes hormonaux, name it! On parle de notre première maison, de notre premier enfant, mais je n’ai jamais vu une femme parler de son premier cheveu blanc ou de sa première ride sur Facebook! On affiche seulement nos meilleures photos. Celle avec notre ex, on l’efface, OK. Finalement, tout est illusoire. Il manque la moitié de l’histoire. On peint un portait en rose, mais il manque toutes les autres couleurs. Le chum qui nous a menti, la grosse chicane d’hier soir, le patron qui nous a humilié, la gastro qu’on a depuis quatre jours, les déceptions, les imperfections. La réalité quoi! Mais toutes ces couleurs, et ce gris qui tourne parfois au noir, influencent notre identité. On est devenu qui on est aujourd’hui à cause de ces couleurs et de toutes ces expériences.

Le gars qui va au gym et qui se prend en photo dans le miroir. Sérieux, pourquoi?! La fille qui affiche 23 fois la même photo de son enfant. L’enfant a la même pose sur toutes les photos, mais chaque photo est prise sous un angle légèrement différent : un quart de sourire, un tiers de sourire, un demi-sourire, un trois quart de sourire, Ha! Un plein sourire. C’est moi qui ne souris plus là! Franchement! Et pendant qu’on fixe notre écran, qu’on regarde ces 23 photos ou qu’on rit de la coupe de cheveux de Donald Trump, il y a une fille qui vient de vider trois bouteilles de pilules, parce qu’elle n’en peut plus de voir toutes ces photos de bébé à chaque fois qu’elle ouvre son Facebook. Ça fait cinq ans qu’elle essaie de tomber enceinte et ça ne fonctionne pas. Le mois passé, son chum l’a laissée. Elle est rendue à un point où le bonheur des autres l’écœure.

Si j’aborde le sujet aujourd’hui, c’est parce que les médias sociaux créent un égocentrisme sociétal, mais également, ils fragilisent certaines personnes – celles qui sont émotionnellement instables, celles qui manquent de confiance en soi, celles qui sont jalouses ou anxieuses, mais aussi celles qui, comme moi, se comparent. Suis-je la seule à ne pas avoir un amoureux, à ne pas être mariée, à ne pas avoir d’enfants? Toutes ces questions. Pourtant, je pensais être heureuse…

Les médias sociaux accentuent la dépression chez certains individus. La raison est simple : ils ouvrent la porte à la vie (illusoire) de tous et nous donnent ainsi l’opportunité de nous comparer aux autres. On s’imagine que tout le monde est heureux. Elle est tellement belle, il est tellement chanceux! Pourtant… un sourire cache parfois beaucoup de larmes.

Un soir, je regarde le profil d’une amie. Elle semble amoureuse, ça fait un bout qu’ils sont ensemble… le mois suivant, une belle photo de la bague de fiançailles. Son chum l’a demandée en mariage, alors qu’ils étaient en voyage au Portugal. Un an plus tard, elle affiche une photo de sa bedaine. Elle est enceinte de cinq mois. 128 likes plus tard, on apprend que c’est une fille. Moi, célibataire, dans mon deux pièces et demie, souffrant d’une peine d’amour aigüe. Mon dernier voyage était en 2010. Oui, je me fais bousculer entre la tristesse et la jalousie. Je l’admets, je suis jalouse du bonheur des autres. Moi aussi j’aimerais être amoureuse, voyager, avoir des enfants.

Lorsqu’on juge une personne sur sa vie facebookienne ou instagramienne, sur cette vie en rose qu’elle peint et qu’on la compare à la nôtre, sur laquelle nous avons une vue d’ensemble, toute en couleurs, on trouvera assurément qu’il y a trop de gris dans le tableau de notre vie. Pourtant, si on connaissait l’histoire complète de tous nos amis sur Facebook, on prendrait conscience de la réalité : on a tous notre lot de problèmes.

Alors qu’on perd des heures à contempler la vie illusoire des autres, on oublie ce qui importe vraiment. On oublie qui on est, nos passions, nos amis, nos amours. On oublie les enjeux de société majeurs qui méritent notre attention. On oublie que des gens meurent de faim. On oublie les gens qui nous entourent.  Bref, pendant qu’on est concentré à avoir l’air de vivre, on oublie de vivre.

Mélodie

 

© Toute reproduction sans la permission de l’auteure est interdite.

 

Pour cette zone de commentaires, nous vous demandons votre adresse courriel à des fins de sécurité. 

En aucun cas votre adresse ne sera ni enregistrée ni diffusée et aucun courriel ne vous sera envoyé.

4 Commentaires

  1. Johanne Harvey

    Superbe texte!J’ai eu beaucoup de plaisir à te lire.

    Réponse
    • Melodie

      Merci beaucoup

      Réponse
  2. Claudette Lafrenière

    Bravo…… et Merci de mettre en mots ce que beaucoup beaucoup et encore beaucoup de gens vivent sans jamais en dire mot…… Et parfois même sans le réaliser vraiment…. Ils sentent un malaise mais ne s’attardent pas à comprendre d’où il vient… Alors, de temps à autre, un ou une « pète les plombs » comme on dit (ou pire) et ça continue …..

    Réponse
    • Melodie

      Je suis contente que mon texté reflète cette réalité. Effectivement… souvent on ne le réalise pas parce qu’on est tout de même content pour tous ces gens. J’espere qu’ils sont heureux, mais je n’ai qu’une photo ou deux pour juger. Je pose donc un jugement erroné. Merci d’avoir pris me temps de commenter, c’est apprécié.

      Réponse

Poster le commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Miroir Ô miroir

Miroir Ô miroir Par Myreille Bédard Miroir Ô miroir… , Photo numérique, Août 2017, Myreille Bédard Miroir Ô miroir, dis-moi qui est la plus belle…. Cette phrase célèbre, tirée du conte « Blanche-Neige et les sept nains », en dit plus long que l’on pense sur l’enjeu de...

La beauté des gens qu’on aime…

La beauté des gens qu’on aime… Par Catherine Briand Acrylique sur toile, Antoine Molinero. Photo en libre accès des œuvres de l’artiste. La beauté des gens qu’on aime… Qu’ils sont beaux… Mes deux amours, lorsqu’ils me racontent et me miment leurs bons coups au hockey....

Scotch tape

Scotch tape Par Mélanie Dubé Baie des Chaleurs, le 18 juillet 2017 Sutton Un jour, en me rendant à Sutton pendant une averse, le soleil a fait apparaître un arc-en-ciel comme je n’en avais jamais vu. Les couleurs étaient aussi prononcées que sur une boîte de Lucky...

Les formes de la beauté

Les formes de la beauté Par Joanie Thériault Beauté sauvage. Photo numérique, juillet 2017 Beauté, douceur, chaleur, confort, harmonie, beauté, sensualité, volupté, féminité… beauté, artificialité, marginalité, objectification… femme objet… corps objet… Quel drôle de...
Share This

Share This

Share this post with your friends!