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Le nettoyeur

Par Rita Talatinian

Julia est une jeune femme début trentaine au blanc de l’œil prononcé. Elle est assise sur le bord du trottoir et se tient la tête fermement comme si celle-ci allait tomber. «Les émotions sont comme des nuages qui traversent ton ciel, ils ne font que passer; ce sont des passagers.» Elle se le répète, puis explose en sanglots. Elle s’épuise de ses pleurs et s’endort sur le bord du trottoir. Quelques heures plus tard, une mélodie la réveille. Curieuse, elle la suit, mais la musique s’atténue et s’estompe. Elle sort une pointe de pizza froide de son sac à main et marche de façon léthargique à la recherche désespérée d’un endroit qui est toujours ouvert. Alors qu’elle échappe une grosse tache de sauce tomate, elle remarque qu’elle se trouve devant un nettoyeur à sec qui clignote : «Ouvert dès minuit».

Un homme bien rembourré aux cheveux blancs l’attend derrière la vitrine avec un sourire.

– Julia… je t’attendais, ma fille, entre, tu as une grosse tache à nettoyer!

– Comment savez-vous mon nom? Pourquoi êtes vous ouvert uniquement pendant la nuit?

De toute façon, ça ne fait pas de différence, je suis toujours entachée d’une manière ou d’une autre, répond-elle en échappant plus de sauce sur sa chemise.

– Tu sais, Julia, tu peux nettoyer tes taches, comme tu peux nettoyer ta chemise.

– Comment? rétorque Julia.

– Je te répondrai à une condition : Tu ne me traiteras pas de vieillard dément.

– Je vous promets.

– Tu vois, Julia, il y a une raison pour laquelle je travaille de nuit, je suis le nettoyeur des esprits qui font de l’insomnie. Je nettoie les taches que l’on ne voit pas, celles qui sont cachées sous les vêtements. Tu ne dois que vouloir me croire… Je suis une fée ratée, j’ai causé plusieurs taches sur le cœur de ceux que j’aime et je suis condamné à nettoyer celles des plus tourmentés jusqu’à ce que je puisse prouver que j’ai changé.

– Comment nettoyez-vous les taches?

– Je vais t’expliquer un peu de quoi notre être est fondamentalement constitué pour que tu puisses comprendre le processus derrière la machine. Nous avons tous une essence. Notre essence, c’est la boussole qui nous permet de nous situer peu importe où nous nous trouvons, peu importe la noirceur de la forêt, peu importe les animaux sauvages qui s’y trouvent et qui nous effraient. Ces points de repère ne changeront jamais. Lorsque la nature nous est hostile, lorsqu’il y a des intempéries, des tremblements de terre qui secouent notre être et des inondations qui nous emportent un peu trop loin, on doit aller à la découverte de notre essence.

– Mais comment fait-on pour la reconnaître?

– Notre être est similaire à un oignon, je sais cela peut te paraître ridicule. Mais chaque couche est formée d’une pelure qui s’épaissit à mesure que l’on s’approche du centre. La couche en surface est fine, fragile et inconsommable, mais elle protège le reste contre les attaques des insectes et contre les effets du climat. Elle représente tout ce qui est visible : nos traits physiques, notre sexe, notre âge, notre bagage culturel. La couche suivante représente nos intérêts, nos préférences. Puis lorsque l’on pèle cette dernière, on retrouve nos aspirations et les buts qu’on s’est fixés. Ensuite viennent nos convictions, nos valeurs.  L’avant-dernière couche représente nos plus grandes peurs et nos désirs les plus chers. On peut toutes les peler excepté une; celle qui est au centre,  c’est le coeur de l’oignon, elle représente notre essence. C’est ce qui donne la saveur du fruit et celle qui nous fait pleurer. Les taches se trouvent sur n’importe laquelle de ces couches, mais jamais sur l’essence. Donc, le but de la machine est de les nettoyer pour que tu puisses l’atteindre… le vrai soi… Je te demande de me croire et d’embarquer dans mon monde, dans ma machine…

Julia le regarde d’un air sceptique, mais se dit qu’elle n’a rien à perdre en voulant y croire. Elle ouvre la porte, enlève ses souliers, embarque dans la machine et ferme ses yeux.

Il tourne le bouton sur cycle spécial, vêtements délicats.

Alors que la machine est sur le mode Rince, on commence à entendre des gémissements, des pleurs et des cris jusqu’à ce que des bulles de savon commencent à flotter dans les airs. Puis ils reprennent. Des gouttes de sang coulent de la porte de la machine, tourbillonnent et se rejoignent pour s’étendre sur les carreaux de céramique blanche et se mêler aux bulles de savon qui finissent par atterrir sur le sol. Ici, on nettoie les larmes qui coulent de nos veines.

Les secousses de la machine font trembler les murs. Les figurines de l’étagère du haut tombent une à une et se cassent les jambes, mais continuent leur trajectoire en glissant sur le sol mouillé lustré tout en se baignant de rouge.

Finalement l’arrêt des cris arrête la machine, le nettoyeur lui fait signe, Julia ouvre la porte et sort.

– Je te donne ton billet, garde le au cas où …au cas où tu en aurais besoin.

– D’accord, je vous remercie, mais pourquoi il y a le nom d’une autre femme inscris sur mon billet? En tout cas… Je crois que ça a fonctionné; je me sens beaucoup plus légère. Et je ne suis même pas embarrassée de sortir avec toutes ces taches de sauce tomate en plein jour. J’aurais cru que la machine les aurait également nettoyés avec tout le savon que j’ai avalé lorsque j’étais dans celle-ci…mais bon….

Elle dit cela en partageant un long sourire avec le nettoyeur et quitte.

Une semaine plus tard, elle revient.

– Je n’arrive toujours pas à dormir, je pense constamment à Eddy, le chat du voisin que j’ai accidentellement poussé en bas du balcon alors que j’essayais de libérer mon canari qui était emprisonné dans ses griffes rouges et pointues. Il avait arraché ses ailes qui étaient coincées entre ses dents, le pauvre souffrait tellement! Je n’arrivais pas à tolérer une telle impuissance…

Alors que Julia continue à parler, une dame, avec le blanc de l’œil prononcé, entre et l’interrompt en lançant son billet :

– Je ne suis pas satisfaite de cet échange, je veux rembarquer dans la machine, j’arrive plus à dormir, je vagabonde les rues à minuit et j’explose en sanglots. J’ai toujours une pointe de pizza froide avec moi depuis que notre voisin Édouard est tombé on pourrait dire accidentellement du haut du balcon.

En entendant ce discours, Julia s’évanouit.

Le nettoyeur verse un peu d’eau froide sur son visage. Alors qu’elle ouvre légèrement ses paupières, il lui chuchote à son oreille

–Julia, il y a une information que je ne t’ai pas mentionnée, la machine suit les lois de la thermodynamique; aucune énergie ne disparaît, elle ne fait que se transmettre d’un système à un autre. Tout comme dans la nature, rien ne disparaît, rien ne se crée, tout ne fait que se déplacer ailleurs. En effet, les taches se déplacent d’un cœur à un autre. Je ne suis donc pas un nettoyeur, j’enseigne plutôt des leçons de vie aux gens afin qu’ils puissent changer de cycle. Souviens-toi que c’est seulement en confrontant nos plus grandes peurs que l’on peut se rendre vers notre vrai soi.

Julia essuie son visage, remet ses souliers et se lève.

– Je m’excuse, je dois partir, il y a des funérailles auxquelles je dois assister.

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