Sélectionner une page

Les visages de la fuite

Par Marie Gagné

Bouteille poussiéreuse, petit dessin fait à l’ordinateur avec le programme de base « Paint », 2017, Marie Gagné

 

La fuite ne guérit pas, elle ne console pas, elle est inodore, elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle ne fait qu’exister à même titre que la joie, la tristesse ou encore l’espoir. Sa présence dans l’univers est simplement une réalité. Pour certains, elle peut apparaître comme une illusion et pour d’autres, elle est salvatrice. Si la fuite est reconnue comme étant l’enfer, elle est aussi rédemption. Son enseignement apporte multiples réponses pour chaque être vivant. Tout en étant universelle, elle est aussi éphémère. Son passage dans nos vies écrit quelques chapitres de notre histoire qui, sans sa présence, deviendrait un livre inachevé.

Dans l’espace-temps des derniers mois de ma propre histoire, j’ai côtoyé la fuite comme une vielle amie. Elle a eu le rôle d’un doux remède à l’insurmontable douleur de l’impuissance acquise. Un doux remède retenu dans une bouteille poussiéreuse, cachée dans les profondeurs de la crypte de mon humble existence. Une simple gorgée, ou peut-être un peu plus, pour calmer l’angoisse insoutenable d’une situation dans laquelle mon esprit ne trouvait plus de repos. Ensemble, nous avons regardé la télé jusqu’aux petites heures du matin, essayant de ne penser à rien. J’avoue qu’à certains moments, les larmes montaient, essayant de me connecter à mon méli-mélo émotionnel, mais mon amie changeait rapidement d’émission de télé et, en sa compagnie, je me perdais à nouveau dans les personnages qui déferlaient sur l’écran.

Est-ce bien, est-ce mal… je ne peux le dire. Aucune direction ne m’apparaissait la bonne donc, fuir ici et là pour un certain temps m’a permis un peu de repos mental et physique. Depuis peu, J’ai remis le bouchon sur la vieille bouteille légèrement dépoussiérée et je l’ai précieusement replacée dans sa demeure. Je continue de marcher dans les sentiers sinueux de l’existence. Je croise au quotidien des instants de rire, des instants de paix. L’amitié est au rendez-vous pour échanger des bribes de vie. Je côtoie l’espoir et tends à saisir mon devenir à travers elle mais, je l’entends rire de tendresse, me soufflant à l’oreille que son rôle est justement l’espérance et non la direction.

Fuir ou affronter, là est la question. Pour chaque situation, cela dépend d’une multitude d’équations. La vie est un tout, elle émerge des profondeurs de la terre et de l’immensité du cosmos. Chaque parcelle de vie apprivoise la fuite. Elle éveille en nous des émotions de danger, de peur et d’angoisse. Il est vrai que son rôle peut sauver des vies mais, dans l’imaginaire collectif, elle peut aussi semer le chaos, la destruction. Au départ, soyons franc avec nous-même, la fuite est neutre, c’est nous qui choisissons de prendre la fuite ou affronter la situation du moment, avec toutes les variables qui l’accompagnent.

Pour aujourd’hui, la fuite m’a accompagnée dans une période de guérison intérieure. Le problème est ma difficulté, parfois, de la laisser prolonger son séjour chez moi et que, sans m’en rendre compte, elle outrepasse son rôle de simple visiteuse pour celui de co-locataire qui s’incruste indéfiniment. Je risquerais de développer une dépendance malsaine à son égard. Je me dois de demeurer vigilante dans mon rapport avec la fuite et m’assurer que je demeure maître à bord de mon voilier. Et cela, même si présentement, je la laisse encore sortir de sa bouteille poussiéreuse pour me saluer et écouter quelques heures de télé en ma compagnie…

 

© Toute reproduction sans la permission de l’auteure est interdite.

Pour cette zone de commentaires, nous vous demandons votre adresse courriel à des fins de sécurité. 

En aucun cas votre adresse ne sera ni enregistrée ni diffusée et aucun courriel ne vous sera envoyé.

Poster le commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Share This

Share This

Share this post with your friends!