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L’illusion de la fuite

Par Myreille Bédard

Fil de lune, photo numérique, 2013, Myreille Bédard

« Ce que tu fuis te poursuit et ce à quoi tu fais face s’efface. » Anonyme

Remonte à la surface, parmi mes souvenirs d’enfance, celui d’une toute jeune fille qui, afin de vérifier jusqu’à quel point sa maman tenait à elle, s’enfuyait de la maison et se cachait non loin afin d’être certaine d’être en mesure de constater combien de temps cela prendrait, avant que l’on se rende compte de son absence et qu’on la recherche. Après moultes tentatives, pouvant durer jusqu’à près d’une heure, la déception n’en était que plus grande. Je revenais bredouille vers la demeure familiale, la tête entre les jambes, étant convaincue que ma présence ne faisait aucune différence dans la vie de la femme qui m’apparaissait la plus importante d’entre toutes. Avais-je tort de penser ainsi? Peut-être… Mais, chose certaine, mon sentiment d’avoir peu d’importance à ses yeux, lui, était profond et a perduré pendant de nombreuses années.

Fuir qui, fuir quoi, fuir pour qui et pourquoi au juste? Une interminable enfilade de fuites m’apparaît soudainement en flasback. Fuir une personne parce qu’elle vous a jeté un mauvais sort, fuir un lieu parce qu’il vous rappelle des événements tragiques, fuir un pays parce qu’il ne vous semble plus possible de vous y épanouir, fuir un travail qui vous éteint à petit feu, fuir son propre corps parce qu’il est devenu inhabitable, fuir un amoureux parce qu’il a trop d’emprise sur soi, fuir la famille parce qu’elle vous ramène à un passé indésirable, fuir une amie parce qu’elle vous a blessée, et je pourrais continuer ainsi encore longtemps.

La fuite est, chez l’être humain, un mécanisme lui permettant de s’éloigner d’un danger imminent ou d’une apparente menace. Elle sert donc, au départ, à se protéger. Mais, comme on dit bien souvent d’une personne qui quitte un pays croyant qu’elle quitte également ses ennuis, ses démons ou ses angoisses, celle-ci se fera inéluctablement rattraper dans son lieu d’exil, puisqu’elle porte en elle-même tous ses fantômes. J’ai mis beaucoup de temps, quoique le temps soit relatif selon chacun, à comprendre cette illusion. On ne peut pas vraiment s’échapper de soi, même si on a l’impression de le faire en fuyant toutes nos sources de souffrance et de contrariété. En fait, l’ennemi que l’on croyait avoir semé en courant à perdre haleine se trouve à l’intérieur même de notre souffle haletant. Il nous attend au fil d’arrivée, riant de nous voir pris au piège de cette parfaite illusion; comme il nous est impossible de fuir notre ombre qui nous poursuit.

Et si ce qu’on fuyait n’était en vérité que le vide, notre propre vide? Courir au-dessus du vide espérant que l’on puisse trouver pied quelque part pour enfin se sentir en  sécurité, sans que rien ni personne ne puisse nous faire basculer à nouveau dans le vide. Et si ce vide n’était, lui aussi, rien d’autre qu’une vaste illusion, un trompe-l’œil créé par nos peurs? Celle de ne pas être aimée, celle de ne plus plaire, celle de vieillir, celle d’avoir peur et, ultimement, celle de mourir. Car s’il y a une chose dont on ne peut douter et devant laquelle il est impossible de fuir, c’est bien la finalité de la vie, notre propre mort. On peut toujours faire de son mieux pour la retarder ou l’éloigner, mais elle finira tôt ou tard par nous rattraper et on n’y pourra rien. On aura beau essayer de la conjurer, de la maudire, de la nier, elle ne se laissera pas déjouer et fera son œuvre, l’heure venue.

Tout cela me fait penser à ces personnes qui défient sans cesse la mort, en se jetant dans des aventures téméraires et extrêmes, tel un équilibriste sur le fil d’acier suspendu au-dessus du vide, sans filet. J’ai toujours été fascinée par cette pulsion qui pousse des gens à vivre de telles expériences, au péril de leur vie. Peut-être ont-ils ainsi l’impression de dompter la mort et de défier le destin. Mais n’est-ce pas une sorte de fuite en avant vers ce que l’on croyait fuir au départ? L’œuf et la poule, le serpent se mordant la queue…

Il m’arrive encore aujourd’hui de céder à la peur et d’avoir envie de fuir, que ce soit quelque chose en moi ou autour de moi. Ce qui au fond est du pareil au même. Je me laisse berner consciemment ou inconsciemment pendant quelques minutes, parfois quelques heures. Puis, je m’arrête un moment en silence pour regarder de plus près ce qui me fait fuir puis, je m’en rapproche de si près que je n’arrive plus à distinguer ce qui me sépare de l’objet de ma fuite. Et c’est là que lentement l’illusion se défait, que le vide se dissout et emporte avec lui ma peur. Jusqu’à la prochaine tentative de fuite…

 

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