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Légende image: Sans titre, photo, Aude Perreault, 2018

p-38

En 2016, en pleine crise de vide existentiel, après avoir passé trois jours à m’auto-mutiler, j’ai écrit, via messenger, à l’homme que j’aimais, que j’en avais assez, que je voulais mourir. Je lui ai suffisamment donné d’arguments pour qu’il craigne pour ma vie, qu’il se rende à la SQ et qu’on déclenche une P-38 sur moi. Je ne sais même pas comment je dois le dire… Déclencher un P-38, faire un P-38, une P-38? Un P-38? Aucune idée…

 

La Loi P-38 est une loi d’exception pouvant être utilisée si aucun autre recours n’est possible. Comme cette loi contrevient à la Charte des droits et libertés de la personne, elle se doit d’être très stricte dans son utilisation.

 

La Loi P-38 s’applique lorsque la personne dont l’état mental présente un danger grave et imminent pour elle-même ou pour autrui.

 

Bien évidemment, la notion de danger peut laisser place à l’interprétation et elle est le seul critère à évaluer pour appliquer cette loi. Évidemment, cette loi est utilisée dans les cas où la personne nous semble présenter un danger et qu’elle refuse de consulter son psychiatre ou d’être hospitalisée. Dans ces moments, les policiers peuvent intervenir de force et obliger une personne à une garde préventive.

 

Cette garde, puisqu’elle n’est pas ordonnée par un juge, ne peut obliger une personne à subir un traitement ou une évaluation psychiatrique contre son gré. Cette mesure est un « arrêt d’agir » utilisé pour retirer quelqu’un temporairement de la société afin de lui offrir un lieu sécuritaire puisqu’il présente un danger GRAVE et IMMÉDIAT pour lui-même ou pour autrui. Ce sont les policiers qui conduisent généralement la personne à l’hôpital.

 

Je voulais mourir. Comme toujours à cette époque. Mais l’envie se faisait plus pressante ce soir-là. J’avais pris des Ativan pour dompter mon anxiété qui me tordait la cage thoracique, comme si c’était une débarbouillette pleine d’une eau croupie et froide. J’étais paniquée à l’idée de perdre mon homme.

 

Cette fois-ci, j’étais bien déterminée à réussir. J’ai fait des recherches sur les nombreux médicaments qu’on me prescrit à chaque mois. Et j’ai compris comment ils fonctionnent et comment les associer pour qu’ils créent des dommages. J’aurais pu mourir de quatre façons ce soir-là et je m’apprêtais à les combiner.

 

J’ai été suivie longtemps au Centre de prévention du suicide par un dénommé John Doe. Ensemble on avait fait un plan d’action en cas d’idées suicidaires trop violentes. Dans mon délire, j’ai oublié que j’avais un filet de sécurité, alors je n’ai appelé personne. Je m’accrochais à mon homme. Plus je m’accrochais, plus il reculait. Normal. Pas cool. Plus il reculait, plus je voulais mourir. À aucun moment je n’ai pensé à appeler mon filet, mais je me suis souvenu, in extremis, que j’avais promis. Pour moi, la parole donnée est primordiale. Alors, j’avais perdu la carte et je me suis souvenu que j’avais promis que j’appellerai au CPS si j’étais à 2 sur 10. C’était comme un code entre nous. Dix étant le parfait bonheur et 1 étant le passage à l’acte, le deux correspondait au moment où je rassemblais le matériel nécessaire pour mettre mon plan à exécution. J’ai regardé la pharmacie que j’avais rassemblée sur mon bureau, l’exacto bien aiguisé… J’ai appelé.

 

La dame qui m’a répondu devait avoir mon dossier sous les yeux. Elle devait me dire d’appeler Éric ou Véro. Mais non, elle n’a rien dit. Elle n’a pas suivi mon plan d’action élaboré avec John Doe! Elle devait me parler de mes filles. Elle n’a rien fait de ça. Elle était impatiente et elle me disait que ça faisait 20 minutes et que je devrais aller mieux. J’ai raccroché parce qu’une de mes filles est arrivée. À ce moment-là, je croyais que le CPS enverrait des secours. Alors, j’ai pressé ma fille de se dépêcher. Je voulais qu’elle reparte avant que la cavalerie débarque. Je ne voulais absolument pas qu’elle assiste à ça.

 

Mais!!! Surprise! Le CPS n’a pas envoyé de secours. C’est mon homme qui l’a fait.

 

Les policiers sont arrivés une bonne demi-heure plus tard (!) parce que le danger était GRAVE et IMMÉDIAT. Je leur ai dit que je n’avais pas appelé les ambulanciers et que je n’étais pas tenue de les suivre. L’officier m’a tout simplement répondu que je n’avais pas le choix.

 

Le mari de ma mère était très malade, à l’époque. Il souffrait de démence et il faisait des crises d’épilepsie spectaculaires à répétition. Nombre de fois, ma mère a appelé l’ambulance. Et les ambulanciers sont repartis bredouilles parce qu’il a dit non. Il était tellement confus qu’il ne se rappelait pas du tout avoir fait quoi que ce soit. Hélas, les ambulanciers ne pouvaient rien faire et ma mère non plus.

 

Alors, j’ai dit non, moi aussi. La bête s’est enragée… je leur ai parlé de mes droits, de la charte, de la signature de consentement des soins. Les ambulanciers sont arrivés. Puis deux autres policiers. Puis deux autres policiers. En tout, huit représentants des forces de l’ordre alors que je n’avais blessé personne. Je garde un souvenir indélébile d’un de ces hommes. Ceux qui ont vu la série Game of Trones se rappellent assurément du mari de la femme aux dragons. Un homme qui mesure au moins dix pieds avec des épaules plus larges que mon frigo et une barbe noire, des yeux perçants. Il se tenait toujours devant moi, les bras croisés, gonflant ses biceps gonflés à l’hélium. Impassible, le visage dur comme une armure. Une montagne de muscles pour me contenir dans mes idées limites. Un revolver à la ceinture, une matraque et du poivre de cayenne. Rien de tout ça n’a servi parce que, au final, je n’ai pas lutté. Je respecte l’autorité, toujours. Je n’ai ni frappé ni griffé ni mordu personne. Je n’ai même pas poussé quelqu’un.

 

Je me suis laissée tomber de tout mon poids, c’est pesant un corps mort, comme je l’ai appris dans mes cours d’auto-défense et je me suis débattue avec des mots. Aucun n’a jugé bon de m’expliquer la situation, la loi P-38, puis tout ça. Je ne savais même pas que c’était possible. Ça m’aurait raisonnée. Aucun n’a jugé bon de me demander s’ils pouvaient contacter un parent, un ami, un voisin. En pleine crise suicidaire avec le matos rassemblé et bien en évidence, le détail du plan de match écrit en toutes lettres au verso d’une page de calendrier, aucun n’a eu la présence d’esprit de faire preuve d’empathie, de me demander si j’avais des enfants, tenter de créer un lien, un signe de compréhension. Une seule de ces actions m’aurait complètement désamorcée. J’étais lucide à l’arrivée des policiers. Démolie, mais lucide et structurée. J’aurais appelé mon filet de sécurité, quelqu’un serait venu rester avec moi et tout ça ne serait pas arrivé. Je n’avais besoin que d’une chose : un peu d’humanité. La douceur m’aurait ramenée.

 

Il est nécessaire ici de faire une parenthèse. Si j’ai tant tenu tête aux policiers, c’est que j’avais décidé l’année précédente que plus jamais je ne retournerais à l’hôpital. Plus jamais. Sur mon dossier c’est écrit en grosses lettres de néon : TPL. Quand je vais là-bas, je me frappe sur le mépris le plus condescendant du monde. Je préfère mourir que de retourner là. J’avais choisi un autre hôpital où je me sentais bien. On m’a mise dans une ambulance, toute nue en dessous de ma jaquette en papier, en plein hiver, pis on m’a ramenée de force vers l’hôpital où je ne voulais pas aller. Il paraît que c’est la mode en santé mentale de multiplier les visites à l’hôpital. Ben pas moi. J’haïs ça. J’habite une petite ville. Je connais tout le monde. En arrivant à l’hôpital, j’ai croisé quatre visages connus qui ont vu ma civière pousser les portes battantes qui mènent à la psychiatrie. J’ai eu droit à des petits commentaires empreints de mépris : «Bon, madame, on a fait une petite crise de panique?» Et là, on m’a parké dans la salle d’attente pour un petit douze heures en ligne où je suis condamnée à pleurer, à trembler, devant tous les témoins possibles jusqu’à ce que je me tanne. Je ne passe pas! Ils n’appellent pas mon médecin, ni mon psychiatre, ni mon psychologue, ni personne. Il me font sécher. C’est fini. À moins d’arriver avec une fracture ouverte claire et visible, je resterai toujours pour eux une TPL qui cherche de l’attention et qui souffre de maladie imaginaire. J’aime mieux rester chez nous.

 

À ma sortie de l’hôpital, mon homme m’a parlé de ses démarches, du P-38. J’ai fouillé sur Internet et j’ai appelé un ami ambulancier. Là, seulement là, quatre jours plus tard, j’ai enfin compris ce qui s’était passé. Je pouvais ben me débattre, je comprenais fuck all!!!

 

Imaginez! Je suis chez nous, et là, huit commandos en pleine guerre du Vietnam débarquent dans mon salon pour m’amener contre mon gré. Face à mon refus, ils m’encerclent et me tassent dans un coin. Ah! Ils n’ont pas été violents, non, non… Mais l’expérience est pas cool. Se faire encercler par huit colosses armés jusqu’aux dents de toutes sortes de patentes, sortir de chez moi sur mes deux jambes et menottée devant le quartier en entier.

 

Quand ils m’ont mis dans l’ambulance, bien menottée évidemment, dans mon sac à main, mon téléphone s’est mis à jouer de la musique. Ah! Ce que la vie peut être sarcastique parfois! L’ironie a pesé sur play :

 

«Vous préparerez ma tombe, demain s’rai premier sur le front

Tant qu’à vivre avec la honte, autant mourir sous leurs canons

 

Mais la nuit de l’insomnie, X se tranch’ra les veines

Spectacle sanglant dans le lit, le père ne montra pas sa peine

 

« Qu’on amène le cadavre hors de ma vue, je le renie

Ce n’est pas mon fils, qu’on le laisse pourrir dans la rue

Ce s’ra là son dernier supplice. Moi, je lui avais donné des ailes

Il n’a jamais pu s’envoler, alors ne lui faites pas de place au ciel

Il fera partie des damnés »»

Extrait de Capitulation, chanson de Mes Aïeux

 

On m’a kidnappée et séquestrée dans une pièce lette qui se débarrait avec une carte magnétique. Comme je continuais de refuser les soins et que je refusais de collaborer, je menaçais l’hôpital de poursuite pour séquestration. Personne ne m’avait expliqué et j’étais certaine d’être bafouée dans mes droits et j’avais raison! Sauf dans l’unique cas du P-38 que personne n’a jamais mentionné… Je me suis tellement débattue qu’une autre belle équipe de huit bourreaux est arrivée. Ils m’ont soulevée de terre pis y m’ont attachée ben ben solide avant de me percer la peau de leur maudites piqûres que je refusais de toutes mes forces. Je sais qu’ils étaient huit parce que j’ai compté les bleus que les quatre-vingts doigts ont laissés dans ma chair…

 

Mais y connaissent pas ça eux autres des volcans comme moi. C’est pas leurs petites piqûres qui vont m’assommer, certain! Je suis un cheval, moi! Un cheval de brume. Pis je fais de folles galopades. Et je me cabre et je hennis dans la nuit. Je refuse d’être domptée! Je rue, je tape le sol de mes sabots… pis je le sors mon bras de c’te câlisse de sangle de contention de marde-là. Je me suis presque cassé le poignet, mais je m’en crisse, je suis libre. Avec une main de lousse, ça va être plus facile de défaire les autres. J’étais sur le point de réussir à sortir ma deuxième main quand ils sont revenus. Ils m’ont rattachée les câlisse! Pis y t’ont crinqué ça de deux trois coches de plus serrées. Ça m’écrasait le gros nerf su’l’os, épouvantable. J’ai dû laisser dans cette cage-là la rage et les colères accumulées depuis au moins une décennie. On m’a dit que je me suis débattue toute la nuit. Mais j’ai vu rouge, alors j’en garde un souvenir flou. Il me manque des bouts. J’ai crié tellement fort que je pense que personne dans l’hôpital a pu dormir ce soir-là.

 

J’ai dû m’endormir parce qu’un moment donné, je me suis réveillée. Il y avait mon père. Ça été assez. Je me suis calmée. Je me suis faite évaluer pis j’allais bien fac que la psychiatre m’a donné mon congé… dix-huit heures d’enfermement plus tard.

 

Ok, je l’avoue. Ce soir-là, j’ai disjoncté. J’étais très malade. Mais ce qui m’a fait chavirer, ce ne sont pas mes idées suicidaires, c’est le kidnapping : j’ai été traquée, cernée, capturée, séquestrée et droguée contre ma volonté. Dans ma vie, on m’a déjà coincée dans un coin pour me faire mal, pour me contrôler. Je m’étais promis que ça ne m’arriverait plus. Une promesse que je me suis faite à moi-même. Je me suis engagée envers moi-même à me faire traiter avec respect et compassion. J’allais quand même pas accepter ça! Alors, je me suis battue… je me suis battue pour conserver ma dignité. Personne a de droit sur moi, à part moi. Personne, entendez-vous?

 

Cet épisode m’a causée des terreurs nocturnes. Ça a réveillé de vieux souvenirs. Je me sentais traquée. J’avais l’anxiété dans le tapis aussi. J’avais perdu mon sentiment de sécurité. Je faisais des sauts à riens, mais surtout, j’ai perdu confiance. En les autorités, en leur capacité à gérer ce genre de crise en tout cas. En l’hôpital et le système de santé.

 

Quand t’es suicidaire, t’as pas accès jamais à une vraie thérapie parce qu’à la seconde où tu manifestes ton envie de mourir, avec un peu trop de conviction, la cavalerie débarque et si tu collabores pas, on te casse une loi sur la tête. Donc, on peut jamais vraiment aborder le sujet à fond… après deux syllabes, on nous tire de force vers la vie sans vraiment écouter, comme si le but était d’argumenter et de démolir mes certitudes. Ça sert à rien.

 

Dans toute cette histoire, je retiens deux choses. Mon ami a eu raison de m’envoyer de l’aide. Merci à lui. Mais ce n’est pas de l’aide que j’ai reçue, c’est un char d’assaut en pleine face. Il n’y a personne qui, à un moment ou un autre, a pris ma main et qui a dit : «Venez, Madame, on va vous aider…» Ni chez moi, ni à l’hôpital, ni même pendant mon évaluation psychiatrique.

 

Puisse ce texte faire son chemin jusqu’au bon bureau. Le bureau de la personne qui va pouvoir changer les choses : donner de la formation aux policiers et ambulanciers, ajouter des intervenants dans les équipes de crise… Bref, faire ce qu’il faut pour humaniser quand c’est possible de le faire.

 

Mélanie-Karine Dubé

 

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