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Infos pour illustration: La statue de la liberté, Photo, Auteur inconnu, Pixabay

Pourquoi pas moi ?

Je trouve fascinant combien une simple anecdote peut devenir, dans notre parcours de vie, un événement fondateur. Alors que j’avais seulement 11 ans, bien avant que je n’apprenne l’existence du terme « féministe », je me revois accompagnant ma mère dans un grand magasin de tapis de Turquie et autres contrées exotiques. Me voilà dans une immense salle remplie à ras bord, du plancher au plafond, de mille et un tapis de toutes les formes, toutes les teintes. J’étais éblouie, presque étourdie par ce délire visuel. C’était la première fois que j’assistais à un tel spectacle.

 

Alors que le vendeur discutait avec ma mère des différentes provenances et qualités de sa marchandise venue d’Orient, j’avais le regard rivé à l’une de ces œuvres visuelles, attirée par les couleurs vives et chatoyantes du tissage en soie. Le vendeur, qui s’en était aperçu, s’approcha de moi et me dit avec son drôle d’accent un peu guttural :

  • Il ébeau tapis hein? 

 

Cette phrase me sortit soudainement de mon envoûtement et je lui répondis, les yeux écarquillés :

  • Oui, il est vraiment beau! 
  • Tu émeraisen avoir un chez toi?
  • Oui, beaucoup!
  • Alors, y va falloir trrrouver un bon mari qui est trrrès riche.

 

Sans réfléchir, je lui répondis spontanément :

  • Et pourquoi pas moi?

 

Il me fixa dans le blanc des yeux, étonné de cet affront, et me demanda :

  • tu n’veux pas mari?
  • Oui, mais moi aussi je peux être riche et m’acheter un tapis avec MON argent!

 

L’homme demeura un moment sidéré par mon aplomb et cette réponse inattendue sortie de la bouche d’une gamine de mon âge.

 

Ma mère, perdue dans ses pensées, n’avait pas été témoin de la scène. Elle remercia le monsieur et me prit par le bras pour s’empresser de sortir de la boutique, afin de ne pas être en retard à un rendez-vous qu’elle avait donné à une de ses amies.

 

Sans en être consciente, je vivais intérieurement les balbutiements de ce qui allait s’avérer être mon combat, ma quête de justice et d’équité pour les femmes dans ce monde où, encore aujourd’hui, certaines n’ont ni le droit de vote ni le droit de dire « Non! » J’allais découvrir, quelques années plus tard, ce que signifie être une femme dans un monde gouverné par des hommes et combien il n’est pas toujours évident de prendre sa place et de faire reconnaître ses droits.

 

Un autre moment charnière dans mon apprentissage en tant que femme fut le jour où je fis la lecture du roman Une femme, de Anne d’Elbée. Ce livre relatait une partie de la vie de la sculpteure Camille Claudel, maîtresse et élève de Rodin, qui termina ses jours dans un asile psychiatrique. Cette histoire, basée sur des faits authentiques, m’avait bouleversée et révoltée. Je ne pouvais croire que cette artiste dotée d’un immense talent soit abandonnée de tous, même sa famille, dans les moments les plus sombres et périlleux de son existence. Elle éprouvait certes des difficultés sur le plan émotif et psychologique, mais qui ont été interprétées comme de la folie. Elle était éprise de son maître, tout autant qu’elle l’était de son art. Et c’est là sa double faute. En plus d’avoir une liaison hors mariage avec Rodin, elle se donnait corps et âme à sa sculpture, ce qui n’était pas bien vu pour une femme, à son époque. Vous dire le sentiment de colère que je ressentis en découvrant l’horrible destin de cette femme exceptionnelle. Cet épisode fut, dans ma vingtaine, une prise de conscience aiguë de l’injustice faite aux femmes et scella ma position en tant que féministe.

 

Depuis, je n’ai jamais cessé de dénoncer ce qui m’apparaît comme de la discrimination et souvent de la condescendance envers la gente féminine. Il me revient en mémoire cette autre anecdote, alors que j’étais adolescente et que je travaillais dans une station d’essence, au grand dam de mon père. J’étais commis-caissière et mon amoureux, lui, était responsable du lave-auto. Un jour, un client qui s’apprêtait à payer son plein d’essence me posa cette question :

  • C’est quoi votre meilleure huile à moteur?

 

Je lui répondis tout de go :

  • Celle qui est rouge sur la première rangée à droite, sur la tablette.

 

D’abord, un peu surpris, puis hésitant, il me dit :

  • Y-a-tu un gars ici qui pourrait me répondre?

 

Choquée par sa réaction, je m’empressai de répliquer :

  • J’ai pas besoin d’un gars, je le sais que c’est elle la meilleure.

 

L’homme, insulté, me paya son dû et quitta la place sans un mot ni remerciement.

 

Mais ce ne fut pas là la fin de mon périple dans cette station. Un soir que je m’apprêtais à quitter les lieux, ma patronne qui était également la propriétaire, ce qui était très rare en ces temps-là, vint me voir. Elle m’expliqua que mon père était venu la rencontrer, connaissant bien sa famille, et lui avait demandé, à mon insu, de me congédier. Honteux, il trouvait que ce n’était pas un travail pour la fille d’un juge et qu’il ne désirait pas que les gens me voient dans cette situation gênante, pour lui. Ma patronne se sentit donc obligée de suivre ses conseils, car elle ne voulait pas ternir les relations entre sa famille et la mienne.

 

Lorsque j’arrivai chez moi, le soir même, j’étais dans un état difficile à décrire tellement je me sentais humiliée et incomprise. Je me dirigeai vers le bureau de mon père, une pièce qui lui était attribuée dans la maison, et entrepris de lui faire part de mon incompréhension face à son comportement. Je lui expliquai que je désirais savoir ce que c’est que de gagner sa vie, ou du moins d’en avoir une petite idée, et que ça me permettait de me faire un peu d’argent de poche, sans que j’aie à le quémander. Malheureusement, mon père, que j’admirais tant, eut une réaction qui, cette fois-là, me causa une grande déception. Avec son flegme usuel, il me lança, avec un petit rictus :

  • Est-ce que tu as peur qu’on manque d’argent pour manger ce soir?

 

Je ne m’attendais pas du tout à cette boutade et, abasourdie et décontenancée, je ne sus quoi répondre. Je partis me réfugier dans ma chambre, le cœur gros…

 

Je pourrais citer encore bien des événements personnels qui m’ont confirmé ma position féministe et mon ardeur à la défendre, malgré le mépris et le cynisme de certaines personnes, généralement des hommes. Trop longtemps, le mot « féministe » a rimé, et rime encore parfois, avec les mots « frustrée », « mal baisée », ou « lesbienne »… Ce qui ne m’a jamais empêchée de dire haut et fort ce que certaines n’osaient prononcer. De plus, je n’ai jamais ressenti le besoin de me justifier ou de me cacher. Être une femme équivaut de manière évidente pour moi à être féministe car, quoi qu’on en dise ou pense, il y a encore un long chemin à parcourir avant qu’il y ait une réelle équité entre les femmes et les hommes, et ce, dans tous les domaines et dans tous les pays. Heureusement, je constate qu’il y a une relève et que de jeunes femmes reprennent le flambeau et portent la cause toujours aussi fièrement. Aussi, je les en remercie.

 

Myreille Bédard

 

 

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2 Commentaires

  1. Marie-Josée Drolet

    Wow! Merci Myreille pour ce partage qui rejoint maintes expériences que j’ai vécues comme jeune fille. À l’époque, j’avais souvent le sentiment que j’étais seule à percevoir ces injustices. Il aurait fallu que je sorte de mon mutisme pour réaliser à quel point nous étions nombreuses à les vivre…

    Réponse
    • admin_cerris

      Merci Marie-Josée de ce commentaire, il est très apprécié!

      Réponse

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