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Rita Talatinian

Qui suis-je ?

Lorsque je me demande si j’existe réellement, j’écris sur un bout de papier toutes les choses existantes que j’aime, et je me dis que je devrais être la somme de toutes ces choses : Bleuets, crème glacée aux bleuets, tarte aux bleuets, jus de bleuets, les livres de Camus, Van Gogh, avoir des conversations philosophiques avec des inconnus, la santé mentale, la relation d’aide, la série des films du boxeur Rocky, Casse-noisette, des sourires, en tracer et écrire.

Essence de bleuet

Lorsque je ne sais plus qui je suis, j’écris sur un morceau de papier toutes les personnes qui m’inspirent, celles à qui je voudrais tellement ressembler et je deviens la possibilité d’une de toutes ces combinaisons.

En fait, je voudrais être quelqu’un de bien, une de ces personnes que l’on regarde dans les yeux et on se dit, elle me semble tellement familière, je ne la reconnais pas, mais je voudrais tellement l’avoir connue, ou l’ai-je connue dans une autre vie? Le genre de personne comme D… D fut ma première meilleure amie, c’était une jeune femme que j’avais rencontrée dans un point un peu trop tournant de ma vie, nous sommes très vite devenues très proches.

Dans la cuisine dans le département d’ergothérapie, des tartelettes bien rondes et tachetées irrégulièrement de vagues bleutées ont attiré mon attention, on dirait des morceaux de Neptune.

D avait un vide existentiel qui l’engouffrait comme un vortex, une souffrance émotionnelle aussi lourde que tout un univers en entier à porter et un volcan d’anxiété qui surgissait à l’improviste, mais qui pourtant semblait provenir du plus profond de ses os. Cela malgré la quantité stupéfiante de Clonazépam qu’elle consommait.

 

Son départ n’a pas vraiment su surprendre l’équipe à l’étage, du moins en apparence. J’ai choisi de garder en mémoire ses sourires nerveux, ses câlins et un vieux papier plié avec une recette de tartelettes aux bleuets et citron. Pour les moments où je ressens les blues, ou pour les moments où je ne les ressens pas…

J’aimerais cuire ses tartelettes aux bleuets à travers ma propre cuisine, c’est pour cela que j’ai décidé de retourner à l’université en ergothérapie, puisque c’est là que tout a commencé. Tu vois D, je partage ta recette avec tous ceux qui auraient besoin d’y goûter, ta recette dont tu étais si fière, pour tous ceux qui veulent goûter des morceaux de Neptune, lorsque les tartelettes sur Terre ne goûtent plus rien.

Dans ma cuisine, il y aurait la recette affichée sur les murs, et chaque personne recevrait des instructions, de l’aide pour finalement découvrir qu’elle possède tous les ingrédients nécessaires à l’intérieur d’elle. J’ai toujours voulu découvrir qu’est-ce qui détermine la composition de ces ingrédients dès ma tendre enfance.

Comment arrives-tu à rire, je n’ai jamais eu une enfance à l’Aurore ni de père atteint de la schizophrénie, mon crâne, ni mon esprit ont eu des secousses sismiques, pourtant j’ai des tremblements d’être à chaque instant, je ne peux plus. Je n’ai jamais eu des vents violents qui ont essayé d’éteindre ma flamme, pourtant je n’ai plus de carburant… Dis…dis-moi, Rita, comment fais-tu toi pour rire? C’est vrai. Comment je fais ça moi, rire? Ce vide je le connais trop bien, cette souffrance m’est plus fidèle qu’une ombre de jour comme de nuit, pourtant je tremble de peur autant que je tremble de rire. Est-ce que l’on apprend à un enfant comment on fait pour rire, comme on lui apprend à comment attacher ses lacets?

J’aurais voulu moi qu’elle l’apprenne, peut-être qu’on a juste omis de lui apprendre? Tu vois D, il y a tellement de sortes de rires, des demi-rires, des rires bouffons, des rires mélodieux, il y a aussi ceux que tu n’entends pas; c’est ceux qui sont les plus bruyants à l’intérieur, tu peux les reconnaître parce qu’ils font briller tes yeux. Tu sais, tu aurais pu choisir n’importe lequel, personne ne t’aurait jugée, peut-être sauf toi…ce n’est pas grave si tes yeux ne brillent pas, ils peuvent être mouillés, asséchés, assommés, mais ne les garde pas fermés s’il te plaît.

J’ai appris à adorer les rires, malgré que j’ai appris assez tôt qu’il y a des rires qui prédisent des tremblements d’être, qu’il y a des personnes qui peuvent t’aimer, mais qui restent cachées parce que leurs pensées sont hantées par des entités qui ne nous aiment pas. Ces entités ont été parfois vampire, parfois monstre, parfois zombie et parfois tout simplement inhumain, ils avaient pourtant tous le même masque et le même costume.

L’entité zombie c’est celle que j’ai vue jouer avec une ceinture au cou, la nuit lorsque je suis allée faire pipi. Celle qui peinturait de gouache rouge les murs du salon avec sa tête. Celle qui avait les yeux jaunes parce qu’elle a oublié de faire pipi pendant des jours. Celle qui s’est échappée une nuit et est venue cogner à notre fenêtre en pyjama d’hôpital et les pieds nus. Celle qui détestait tellement son hôte qu’elle voulait l’éliminer.

Les autres entités ne seront pas partagées, par contre elles n’ont pas réussi certaines de leurs missions parce que je suis là. Même si j’ignore qui est « je » ou est « là », je sais que c’est plutôt un trajet que j’ai emprunté à travers un continuum de tous les ‘je’ que j’ai été et tous les ‘là’ où je suis allée. J’ai essayé plusieurs ‘je’ et je me rends compte que même si je n’ai jamais pu suivre ou comprendre les règles du je, ça m’importe peu parce que j’utilise le même je pour écrire et pour vivre depuis ‘je suis une patate avec des yeux de boutons, j’ai une bouche en tulipe et des bras en crayon’. Lorsque l’enseignante m’a demandé pourquoi? J’ai répondu que je serais là, si tu n’as rien à manger, je peux boucher tes trous quand t’es tombé, je peux te faire sentir les mots lorsque tu ne peux pas parler et tu pourras m’utiliser pour écrire parce que je serai une « écrivante » quand je serai grande.

On va t’installer une alimentation par intraveineuse si tu continues à ne pas manger ainsi, m’avait-on dit, je suis sûre qu’il y a un mets que tu aimes parmi tous? Une crêpe au chocolat? On peut demander à un commis de l’apporter, tu sais? Tout goûte comme de la merde et notre corps les convertit en la même merde peu après, je mange pour survivre, c’est tout. Ta petite tartelette fut la première chose que j’ai goûtée D et c’est elle qui m’a convertie.

Tes bleuets je les ai absorbés dans mon sang plus que n’importe lequel de ses composés chimiques, tes bleuets n’ont pas d’effets secondaires, pas de mécanisme d’action ni de demi-vie, ils sont tout simplement là pour la vie. Merci.

 

© Toute reproduction sans la permission de l’auteure est interdite.

 

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2 Commentaires

  1. Catherine Briand

    Chère Rita,

    J’ai relu plusieurs fois ton texte… je l’ai relu pour ta poésie, ta douceur et ta force en même temps… je l’ai relu pour la beauté mais aussi la détresse que tu décris… je l’ai relu surtout car certaines journées, j’ai besoin de tartelettes aux bleuets citron…

    Poursuis ta route Rita…elle te mènera assurément à la rencontre des gens et à la réalisation de tes rêves.

    Bisous.

    Catherine

    Réponse
    • Rita

      Je suis désolée, je viens de voir votre message! Je suis vraiment touchée de pouvoir participer à ce projet avec vous et avec toutes ces femmes que j’admire profondément, des noms que j’inscris sur mon bout de papier que je plie fermement pour le déposer dans mon coeur et que je déplie lorsque je ne sais plus qui je suis, mais je pense à celles qui m’inspirent et à celles que je voudrais tellement ressembler!

      Vous êtes toutes des artisanes d’étincelles du corps, de l’esprit et de la pensée et ce sont les gens comme vous que l’on rencontre, qui nous permettent d’avoir le courage de s’aventurer dans la forêt le coeur ouvert et les pieds nus.

      Merci du fond du coeur!

      Rita

      Réponse

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