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Trilogie des possibilités

Par Mélanie Dubé

Effervescence, Vitrail sur toile, 36%22x 36%22, Mélanie Dubé

Vini, vidi, vici, Medium mixtes, sur canevas récupéré, 26″ x 22″, Mélanie Dubé

Je suis un lapin sauvage

Mère nature a pourvu toute espèce animale d’un instinct de survie qui le pousse, face à un danger, à attaquer ou à fuir. Tous? Non! Il y a le lapin sauvage qui préfère, lui, s’écraser au sol et se camoufler pour passer le plus inaperçu possible.

Je suis un lapin sauvage. La vie m’a appris très tôt à me dissimuler dans le décor pour qu’on m’oublie. Chez nous, avoir l’attention pouvait coûter cher.

J’ai appris la vigilance très jeune. Mes parents étaient assez instables. Les règles fluctuaient selon les humeurs des jours et on ne savait jamais à quoi s’attendre. Souvent aussi, on encaissait la colère dédiée à quelqu’un d’autre. On n’avait que le tort d’être au mauvais moment au mauvais endroit. Chez moi, il y avait des objets volants qui t’arrivent dans la face trop vite pour être identifiés… des assiettes, des marteaux, cendriers… Mon attention était parabolique! Tellement que des antennes satellites m’ont poussé dans le front. Des antennes détectrices de désapprobation. Je sens le moindre frisson dans l’air de quelque chose qui ne va pas. Je sens quand je suis de trop, je sens quand mes mots ou mon attitude n’ont pas l’approbation générale.

Par instinct de survie, j’ai canalisé mes acting out. Pas ben ben le choix. Je pense que je serais morte sinon. Chez nous, les crises n’étaient pas permises. Les récriminations non plus. Les désirs non plus. Les besoins? Pas tous. Vraiment pas. Quand tu viens au monde et que t’as l’impression de déranger ceux-là mêmes qui t’ont donné la vie, tu pars mal. J’étais à la fois terrorisée… et insultée. Upset. En colère noire. Avec des efforts surhumains pour le petit bout de femme que j’étais, j’ai dompté ma colère parce que je trouvais humiliant d’obéir à la baguette. Les punitions publiques, les coups et les yeux de ma mère. Non. Très peu pour moi. Je me suis raidie. Je me suis enfermée dans moi.

J’ai donc appris à me faufiler. À disparaître. Mes tempêtes, je les ai vécues à l’intérieur de moi-même. Tellement que d’être moi est devenu infernal. Pour tromper le moi et le moment présent, je suis tombée dans le «faire»…

Le faire et le vouloir

J’ai été diagnostiquée Trouble de personnalité limite à 42 ans. Parce qu’avant ça, je me suis noyée dans diverses activités. Les études, la danse, le théâtre, les enfants. Les boulots. Au top de ma noyade, 6 enfants, 5 jobs, une immense maison et 2 chiens. Les enfants faisaient obligatoirement 3 activités chacun… ça faisait 18. Pis ben des lifts. Du lavage, des repas. Bref, ça prenait un petit vingt heures par jour. Comble du comble, conjoint très pris par le boulot et parti du matin à très tard le soir.

J’ai survécu à ce beat-là 42 ans, jusqu’à ce que je flanche. Là, trop fatiguée, je me suis retrouvée dans l’impossibilité de «faire». Épuisement généralisé. Activité impossible. Inactivité avec moi-même, moment présent, le vide m’a engloutie. Tout d’un coup. Et c’est là qu’on se rend compte que le «faire» nous mène nulle part. Ça comble pas le «faire»! Mais le «être» est ben trop souffrant! J’ai essayé de faire de la méditation pleine conscience… Ou-blie-ça! Ben trop souffrant! Pas capable. C’est pour ça que je suis dans un cessez d’agir. Je refuse une vie de «faire». Obstinément. C’est de la marde. J’ai vu, j’ai connu, pis ben non. Je dis non. Je vise le «être» aujourd’hui. Si le «être» est inaccessible, je mourrai. Too bad.

Aujourd’hui, un ami m’a demandé : «Et comment une mère borderline fait pour élever quatre filles !!! Pour arriver à devenir une enseignante pendant 20 ans ?» Cette question-là, on me la pose souvent. Aussi on me parle de degré de maladie mentale. Comme si le fait que j’aie réussi dans la vie fait de moi quelqu’un de moins malade, automatiquement. Nenon. J’ai le feu au corps. Mais je me suis contenue. Impossible dira-t-on. OK. M’en fou. Ce que je sais c’est que mon autocontention m’a coûté très cher. Oui. J’ai réussi. J’ai fait des études supérieures, j’enseigne depuis 21 ans dans la même école et je suis excellente. J’ai élevé quatre filles à moi et deux enfants des autres. Tous font des études supérieures. Tous sont passionnés par autre chose. Les autres je ne les vois plus, mais mes filles sont heureuses. Elles se taquinent et se tiraillent. Elles rient et elles chantent. Elles jouent du piano et me confient certains de leurs secrets. On vit en harmonie et on ne se chicane pas. Oui, j’ai réussi. J’ai réussi dans la vie au sens littéral. Mais de ce que je me souviens, il y a 5 de ces 42 années-là durant lesquelles je n’ai pas désiré mourir… seulement. Je l’ai fait par sens de l’engagement. J’ai tellement détesté la vie que, lorsque j’ai su que j’allais donner la vie à mon tour, je m’engageais solennellement à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour que mes enfants aient l’impression que la vie est douce et qu’elle vaut la peine d’être vécue. Pour moi, la parole donnée est sacrée. Si je ne respectais pas ma parole, je ne serais plus capable de me regarder dans les yeux. Alors, quand j’avais envie de petits à côté, sexe, alcool, drogue, prostitution, danse nue, bref, tout ce qui m’appelait, mes filles me tenaient dans le droit chemin. Je n’avais pas le droit d’être indigne. Je n’avais pas le droit d’être répréhensible. Un enfant est trop fragile pour se donner le droit à l’erreur. Et j’ai tenu… pendant 22 ans. Mais il y a eu aussi ça dans ma dérape. Mes filles ont vieilli. Elles ne dépendent plus de moi. Mon mandat est fini. Ma parole donnée ne tient plus. Je continuerai de les aimer, les chérir, les aider, les entourer. Mais je n’en suis plus responsable. Elles sont adultes maintenant. Toutes. Et le vice ne rencontre plus de freins.

 

La résilience

Je suis résiliente. Je l’ai toujours été. Je m’adapte rapidement et je retombe toujours sur mes pieds. Mes parents se divorcent? Pas grave! On déménage? Pas grave! On change de ville? Pas grave! Fais faillite? Pas grave! On se sépare? Pas grave! Mange une estie de volée? Assiste à une scène de crime? Inceste? Agression sexuelle? Violence conjugale? Aliénation parentale? Rien n’est grave. Mon mal de vivre est si intense que les aléas du quotidien me coulent dessus sans trop faire de vague. Je vis ma peine et je m’en remets. Je bouffe des malheurs comme des kilomètres d’autoroute. Championne en gavage de traumas, toé!

Peu importe, je m’en remets.

Mais un silence de sa part et c’est la fin de mon monde. Ça me brasse sans bon sens. Comment on peut vivre avec l’impression que l’interrupteur de ma seule lumière est dans les mains de quelqu’un d’autre? Je n’ai pas de pouvoir sur ça. Je ne décide pas de qui je deviens amoureuse. Je ne décide pas non plus si cette personne m’aimera en retour. Je n’ai pas de pouvoir. Je n’ai pas de pouvoir sur mes réactions démesurées. Je n’ai pas de pouvoirs sur la souffrance que je ressens. Après des années de thérapie, peut-être que je réussirai à contrôler mes gestes et mes mots.

Mais la douleur sera encore là.

Mais le vide sera encore là.

Et durera la lutte éternelle du TPL…

Alors, le contrôle? Il protège qui? Il protège les autres de moi-même. De mes débordements affectifs. Y’en a marre de protéger les autres.

Je ne peux pas être ce que je suis.

Je ne peux pas, non plus, plus être.

Parce que, dans les deux cas, vous souffrez.

Pauvres vous. Pas drôle avoir mal, hein?

Je comprends. Oui, je comprends. Je comprends qu’il faut que je maîtrise mon fiel, mes répliques cinglantes, ma noirceur, ma déraison, je comprends tout ça, pour le bien collectif, pour l’harmonie sociale. Je comprends et je suis bien d’accord.

Mais maîtriser l’amour? Aimer moins? Tempérer plus? Freiner mes élans? Non. Juste, non. Je ne veux pas d’une vie tiède. Je ne veux pas de demi-teintes. Je suis un volcan… ben ben frette ou en éruption de lave rougeoyante. Un volcan, ça ne mijote pas à feu doux pour faire épaissir la sauce, nenon. Un volcan, ça bout. Ça ne bout pas. Ça bout à gros bouillons qui revolent partout sur les pitons pas lavables de la cuisinière.

 

Ce texte est le fruit d’un exercice littéraire à partir de mon vécu
et de celui de nombre de TPL qui,
par le biais de leurs témoignages,
ont partagé leurs expériences avec moi.
Merci à elles

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2 Commentaires

  1. Mélodie

    Bonjour Mélanie,
    Je suis vraiment touchée par ton texte, ta vie. Ma meilleure amie au secondaire (il y a plus de 15 ans!) a été diagostiquée TPL quelques jours avant de s’enlever la vie, en avril dernier. Elle était prof de 5e année. En lisant tes mots, ton histoire, j’ai l’impression de mieux la comprendre. Merci.
    Mélodie

    Réponse
  2. Mélanie Dubé

    Je suis touchée, Mélodie, de ton commentaire. Je suis désolée que ton amie soit partie de façon aussi tragique. Accepte mes plus sincères condoléances.

    Je suis heureuse aujourd’hui de parler ouvertement de mon TPL (qui m’était aussi inconnu avant mon diagnostique) justement pour ça. Tant mieux si cela t’aide à comprendre ton amie qui t’était précieuse. Tant mieux si ça touche des gens.

    Mon sacrifice est grand. Je choisis d’ouvrir mon coeur, je choisis d’étaler mon intimité et celle des gens qui m’entourent par ricochet. Pardon, à ces personnes qui apparaissent dans mes histoires. Pardon à mes parents. Pardon à mon homme. Mais si le fait de dire permet à des gens de sortir de l’isolement, de comprendre un proche, de faire connaître la non-maladie, ça aura valu la peine.

    Merci de ton témoignage. Il nourrit le blogue, comme ses auteures.

    Mélanie

    Réponse

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