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Variations légères

Par Mélanie Dubé

https://pixabay.com

Une tortue?

dans mon bureau, interloquée, 16 et 17 juin 2017

À la lecture du texte initiateur, je me suis demandé : «Si j’étais une tortue, marcherais-je sur la terre ferme, lourde, ou nagerais-je dans l’eau, légère?» Parce que j’aime ce contraste que Johanne amène, ce sens d’aisance et de facilité.

À l’annonce du thème, les seules images qui me venaient en tête étaient les bulles du champagne, la plume qui vole au vent, le pissenlit qui s’étiole…

Suis-je légère? Tortue des mers?

Je pense qu’il est plus facile pour moi d’expliquer la légèreté par son contraire : la lourdeur. Certaines personnes sont lourdes. On dirait que tout le poids du monde a été déposé sur leurs épaules. Elles sont essoufflées, souvent dépassées. Elles sont lentes à se rétablir des peines et des embûches. Elles s’apitoient et sombrent dans la passivité. Mais, surtout, les gens lourds ne voient que les limites. Ils détruisent les solutions une à une pour s’assurer de rester englués dans leur marasme.

Alors, la légèreté, c’est l’inverse.

Je me sens comme un monstre de glaise. Lourde, ballote, difforme. Quand je marche, mes pieds ne quittent jamais vraiment le sol, traînant dans une coulée de terre vaseuse. La gravité étire mon corps en des bourrelets qui me descendent jusqu’aux chevilles. Et je grogne, je me renfrogne et je pèse lourd. Aussi lourd qu’une vieille tortue de terre de 200 ans. Si on me lançait à l’eau, je calerais jusqu’au fond. Trop lourde. Un boulet de fonte au fond de la mer.

C’est que je n’ai pas appris à nager. Je nage en petit chien, comme ma mère me l’a montré en criant du haut du deck, sur le bord de la piscine, sans jamais se mouiller. C’est qu’elle ne savait pas nager, elle non plus. Pis j’ai pas suivi de cours de natation. Si quelqu’un avait mis une main sous mon ventre pour me guider, pis qu’y m’avait montré comment bouger mes bras pis mes jambes, peut-être que rendue à 43 ans, je nagerais mieux. Mais là, quand la vie me sacre à l’eau, je nage en petit chien. Pas que je ne serais pas capable de faire autrement, c’est juste que je les connais pas les autres façons. Ben, c’est pas vrai. Je suis en train de les apprendre, là. Je suis en train d’apprendre à gérer mes eaux pour ne pas me noyer dedans. C’est étonnant de voir comment l’humain est fascinant. Tu changes ton discours intérieur pis oupppsss! Tu te mets à nager différemment. On dirait que certaines personnes nagent comme des poissons dans l’eau de façon innée. Ça a été long avant que je comprenne qu’il y avait juste quelqu’un qui avait mis, un jour, une main sous leur ventre.

J’apprends à être légère. J’apprends à nager tranquillement. Pleine conscience, therapy act, hygiène de vie. Je parle avec mon ergothérapeute, pis je me rends compte que ben souvent, je connais déjà tout ça. Je le connais assez pour intervenir auprès de mes élèves de façon appropriée, je leur montre le crawl, le papillon, la brasse, pis toute. J’en connais assez pour éduquer mes filles à devenir des adultes équilibrées, mais on dirait que c’est jam-packé dans ma tête. Je n’arrive pas à le descendre dans mon coeur pis l’intégrer dans mon comportement à moi. C’est ça que je suis en train d’apprendre à faire. C’est pour ça que je vais mieux. J’arrive des fois à me sortir la tête de l’eau. Ma carapace de tortue se remplit d’air pis je remonte à la surface. Des fois, je fais même des figures de nage synchronisée, même si je ne suis pas sexy pis gracieuse dans ma shape de tortue. Je ne suis pas encore une sirène, tsé, mais ça viendra.

Au gré du vent

ou Petite nouvelle légère

dans ma classe, dictée sur les participes passés, le 21 octobre 2009

Quand je me suis levée ce matin-là, je me suis balancée au gré du vent. Je ne savais pas où je me trouvais. Je me suis regardée. Fière de mon allure, je me suis intéressée à ce qui se passait autour de moi.

Bruyants, les oiseaux se sont amusés à répondre au chant d’une cigale qui s’est plainte d’une fourmi égoïste qui s’était montrée cruelle envers elle. Les trilles se sont succédé, puis les volatiles, éberlués, se sont lavé mutuellement les ailes. La cigale s’était imaginé qu’on la trompait, car les deux bestioles s’étaient promis de s’entraider.

Un peu plus loin, une chatte tachetée s’était étiré les pattes au soleil. Quand elle s’est sentie attaquée par un gros clébard pataud, elle s’est redressée et s’est faufilée sous la véranda. J’ai entendu une jeune fille qui s’est écriée : «Vilain! Tu as fait peur à Juliette!»

Par la suite, les événements se sont bousculés. Sans s’en rendre compte, la fillette s’est traîné les pieds dans le gazon et s’est accrochée à un de mes bras épineux. J’ai vu ma belle tenue s’envoler sous mes yeux : la rose que je suis s’est effeuillée, honteuse, sous le même vent qui l’avait réveillée.

 

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2 Commentaires

  1. Johanne Harvey

    Merci Mélanie pour cette belle tortue des mers. J’ai envie d’être comme celle de la photo qui a un air décidée et plein de couleurs. Ton texte m’a bien parlée!  » Ma carapace de tortue se remplit d’air…et je remonte à La surface. » Je me réjouis de faire ta connaissance.

    Réponse
  2. Rhina Maltez

    Bonjour Mélanie,

    Je termine de lire ton texte et je tiens à te partager ce qu’il a dit à mon esprit :

    Chaque pas vers la légèreté est une roche de moins sur notre chemin, laissant ainsi voir de jolies pierres, parfois scintillantes, parfois pas, mais sur lesquelles on peut marcher plus aisément.

    Réponse

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